Le Blog du Chef de L’Entreprise


Ulysse, partie 1
août 11, 2008, 3:04
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J’avais les oreilles décollées. Le genre d’oreilles décollées qui bougent au vent, pour de vrai. Une brise trop forte et mes oreilles bougeaient. Et ce n’était pas seulement moi, les gens le remarquaient, c’est tout dire. J’avais sauté une année à l’école, je gagnais des tournois d’échecs contre des adultes, j’avais un QI de 155, mais ce pourquoi on me connaissait, mon highlight, c’était mes deux belles grandes voiles, ces deux oreilles qui me propulsaient au près serré vers la débandade socio-scolaire de niveau primaire. On m’appelait Sir en faisant la révérence devant moi. Drôle. Et en se relevant, on rajoutait d’oreille et on partait en riant. Très drôle. Plein d’esprit. J’en riais, vraiment. Je riais parce que pendant qu’eux pondaient des blagues auxquelles même le plus jovial des ORLs ne sourcillerait pas, moi je lisais Kerouac ou Eco ou j’écoutais Pasolini ou Kubrick ou je faisais les impôts de mes parents. Moi, je faisais. Eux regardaient encore leur petit pot avec nostalgie. Reste que oui, j’avais de grandes oreilles et ça me complexait.

Pourtant mon hérédité n’était pas en cause. Ni mon père, ni ma mère n’avait de grosses oreilles ; ils avaient même de très belles oreilles de proportions normales, tous les deux. Ma mère me disait, pour me rassurer, que mes oreilles faisaient de moi un garçon spécial. Et moi je lui répliquais que c’était mon cerveau qui faisait de moi une personne spéciale. Elle ne disait rien. Je ne lui en voulais pas vraiment, elle jouait son rôle de mère comme elle le pouvait. Moi, j’étais de toute façon déjà plus intelligent qu’elle.

J’avais tout de même deux bons amis, Flo et Rémi. Flo qui avait une poitrine plus que proéminente pour son âge et Rémi qui marchait sur le bout des pieds à cause d’une malformation aux tendons d’Achille. FLGT, Flo-Les-Gros-Tetons, et Bout-du-cul, pour Rémi. Nous formions un trio du tonnerre, le trio des difformes. On peut dire qu’on était dans la moyenne si on se comparait à Émilie La Grosse torche sale ou Félix-qui-pue-de-la-bite. Eux, ils suaient à tous les jours. Pas nous. Flo avait même réussi à gagner un peu de respect de Tommy, le-gars-cool-qui-a-un-quatre-roues-pour-lui-tout-seul en lui faisant toucher un de ses seins en arrière du containeur à déchets. Elle était devenu la nymphe de la cour d’école, image de masturbation de tout ceux qui avaient découvert l’onanisme. Je l’avais surnommée, avec beaucoup d’esprit, la péripatéticienne du deuxième cycle : je riais tout seul. Une foule de gars disaient déjà avoir déché en imaginant ses gros seins dans leurs visages; moi, et ce n’était pas faute d’avoir essayé, je n’avait jamais déché. Je m’étais masturbé frénétiquement à plusieurs reprises, avec de multiples images. Aucun résultat. Je finissais toujours frustré avec le pénis à demi mou dans la main et une irritation due au frottement. J’avais cru un jour avoir un orgasme mais rien n’était sorti. Pas une seule petite goutte blanche : la honte. Parce que Rémi lui, il déchait tout le temps, même que Flo l’avait déjà fait venir en le masturbant sur le lit de sa mère un soir qu’elle travaillait tard. Je n’avais jamais osé demander à Flo si c’était vrai, craignant qu’elle nie tout en bloc et que je me retrouve avec un meilleur ami menteur. Mais je gardais un certain espoir de lui en parler un jour et que la question se transforme en une démonstration bien sentie. Mais en attendant, je restais Ulysse-les-grosses-oreilles-qui-tire-à-blanc.

_____

J’avais depuis longtemps l’idée de me faire recoller les oreilles. C’était courant, je connaissais une fille qui se l’était fait faire. J’en avais souvent discuté avec mes parents mais j’avais, à chaque fois essuyé un refus. J’étais né comme ça, on ne changeait pas son corps comme on le voulait, Dieu m’avait conçu ainsi, ça serait un péché mortel, etc. La foi inébranlable de mes parents dans le dogme catho m’empêcherait de changer le seul défaut que leurs gênes de croyants soumis m’avaient légué. LEURS GÊNES, pas le destin. Mais je m’abstenais de tout commentaire sur le sujet depuis qu’un soir, au souper, j’avais fait une déclaration fracassante.

Ce soir-là, mes parents, en bons et fervents éducateurs, me transmettaient leur endoctrinement chrétien en m’inculquant les notions de bases du catholicisme. J’avais déjà parcouru le Grand Livre et je m’étais désintéressé rapidement devant les inepties rapportées par les apôtres et autres récits fantastiques à propos de la Création. Anachronisme, non-sens, redondances, invraisemblances, bref, un mauvais roman mais entouré d’une aura millénaire. J’avais donc décidé, à l’âge de 10 ans, que ma foi irait en l’homme et la science. Donc, pendant que nous mangions de l’agneau, douce ironie, Papa et Maman me racontaient avec joie le miracle de la création. Adam, Ève, le serpent, le péché originel, le jardin d’Eden, la pomme, la colère de Dieu, la côte, etc. Je devais croire que le point d’origine de ma présence sur terre, de la présence de tous les hommes en fait, était due à un couple de naturistes un peu simplets placé dans un jardin par un Grand Barbu. J’avais cessé de croire au Père Noël à l’âge de 4 ans, trouvant qu’une nuit pour distribuer des millions de cadeaux était une incohérence temporelle impardonnable. Alors croire à ça. La naïveté doit se perdre avec la connaissance.

Je me devais de répliquer. Une vraie partie d’échec.

Moi :-Papa, Maman, je crois pas en Dieu.

J’avais décidé de jouer agressif. Silence. Regard de détresse de Maman vers Papa. Papa qui dépose ses ustensiles.

Papa :-Voyons Ulysse, comment peux-tu douter de la plus fondamentale des vérités?

Moi :-Je doute pas, Papa. C’est juste que ça marche pas.

Papa :-C’est blasphématoire ce que tu dis, tu le sais?

Moi :-Pour vous autres, peut-être, mais pour moi c’est rien. J’y crois pas.

Maman commence à pleurer; elle est très sensible.

Maman :-Je savais qu’on en arriverait là. Il lit ben trop.

Maman pleure plus fort. J’ai tenté le coup du berger. Le roi est échec, la reine est en détresse. J’ai l’avantage. Papa regarde Maman d’un air rassurant.

Papa :- Hélène, arrête de pleurer.

Maman arrête de pleurer. Papa est en contrôle lui aussi. Il se doutait bien que cette discussion finirait un jour par arriver. Il est moins con que Maman, Papa. Mais la machine est ouverte. J’ai déjà commencé et reculer serait un signe faiblesse; je continue donc.

Moi :- En réalité, Adam était un organisme unicellulaire et l’histoire de la côte est juste une mauvaise métaphore pour expliquer le principe de la mitose.

Maman, qui affiche un visage d’incompréhension un peu triste à voir, se remet à pleurer.

Maman :- Je comprends même pas ce qu’il dit.

Moi :- C’est des cellules qui se séparent, Maman.

Maman se renfrogne. La Reine est hors-jeu. Mais le Roi ne panique pas. Il est même très calme devant la situation. Mais je sais que ma réplique de mitose a fait très mal.

Je suis fier.

Papa :-Ulysse, je sais que tu lis beaucoup de choses, des articles scientifiques, des livres, mais il faut que tu conçoives que si il n’y a rien en haut de nous autres, la vie à pas vraiment de sens. Est-ce que tu veux vraiment vivre une vie vide?

Moi :- Ma vie est pas vide. J’ai les livres, les films, les échecs, mes amis; pis un jour je vais avoir une famille.

Papa :-Et quand tu vas mourir? Où est-ce que tu vas aller?

Papa attaque et me met échec. Il a touché mon point faible. L’ignorance. Je ne connais rien à la mort. Ou plutôt, tout ce que j’y connais, je l’ai vu dans un film ou lu dans un livre. Je n’ai jamais vécu la mort. Personne que je connais n’est mort, pas même un chien ou un chat. Toute ma famille pète la santé. Parents, grands-parents, oncles, tantes, cousins, cousine, voisins. Personne de mort, tout le monde respire. Et la mort, ça me fait horriblement peur. Je bafouille.

Moi :-Euh……………… À côté de vous?

Coup d’esprit trop morbide pour Maman qui se lève en pleurant et sort de la salle à manger. J’ai fait pleurer Maman. Un coup de trop. Trop frondeur pour Papa. C’est son jeu d’échec après tout. Au bout du compte, il fait bien ce qu’il veut. Mon Père se lève brusquement, me prend par le bras et me lance dans le corridor. Il rugit.

Papa :-Dans ta chambre. Et tu y restes.

La partie est finie, j’ai perdu.


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