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La réalité de mon échec de ne pouvoir convaincre mes parents à me laisser me faire recoller les oreilles me revenait malheureusement à chaque jour, puisque Rémi, de son côté, attendait impatiemment les opérations qui étaient supposées lui redonner une démarche normale. Je n’étais pas jaloux. Je l’enviais, évidemment, mais je lui souhaitais très fort qu’il puisse l’avoir, son opération. Rémi et sa maman ne l’avaient pas eu facile. Surtout sa monoparentale de maman. Une brave femme. Plus jeune, ils étaient allés voir le Meilleur Pédiatre du Québec. La consultation avait duré deux minutes.
Maman de Rémi :- Bonjour, c’est parce que mon fils marche sur le bout des pieds.
Meilleur pédiatre du Québec :- Bon, marche un peu voir.
Rémi marche un peu.
Meilleur Pédiatre du Québec :- Lève ton pantalon.
Rémi lève son pantalon. Le docteur touche le tendon.
Meilleur pédiatre du Québec :- Vous venez du Saguenay, vous?
Maman de Rémi :- Oui.
Meilleur pédiatre du Québec :- Je touche pas à ça, dystrophie musculaire.
Maman de Rémi qui pleure; fin de la consultation. Rémi et sa mère s’étaient retrouvés en pleine tempête de neige, dans un pied de sloche et à 250 kilomètres de chez eux avec un diagnostic d’une maladie héréditaire grave. Comble du malheur, Rémi avait échappé Lapinot, son toutou, et lui avait brisé son petit nez rose. Les deux pleuraient. Maman, parce qu’elle imaginait son fils en chaise roulante avant la fin de sa puberté, et fiston parce que les miettes du nez de Lapinot se retrouvaient éparpillées et introuvables dans la tempête.
Plus tard, un deuxième avis avait rassuré La maman de Rémi et un nouveau nez avait été tricoté pour Lapinot. Donc, après l’opération qui redonnerait sa stature à Rémi, tout le monde serait guéri. Le nez de Lapinot, les tendons de Rémi et le cœur de la pauvre maman. Mais moi, je ne trouvais pas de solution à mon problème.
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Un jour, feuilletant une encyclopédie médicale, j’étais tombé sur la méthodologie de la procédure. Même sans expérience en chirurgie (mes peluches d’enfance ne comptant pas vraiment), l’opération m’avait semblé tout ce qu’il y a de simple. Une incision, un bout de peau qui part et on recoud. C’était, à la limite, comme aider ma mère à faire ses raviolis, le comestible en moins. Si ce n’était de la douleur, je pourrais le faire moi-même, me disais-je. Si ce n’était de la douleur… Il y avait aussi les cheveux, trop longs, qui finiraient pas infecter la plaie. C’est connu, il faut toujours que l’aire de l’opération soit aseptisée, rasée, bref, sans rien pour infecter. Ironiquement, je faisais bien attention de garder mes cheveux longs, au grand malheur de ma mère évidemment, dans l’espoir de camoufler mes oreilles. Mais, de toute manière, ça ferait mal, donc je ne voyais pas pourquoi je continuerais à y penser. La solution ET la motivation me vinrent le 29 mars, jour du onzième anniversaire de Flo.
Pour célébrer l’apparente et déjà bien installée puberté de mon amie au buste balistique, une belle et grande fête avait été donnée dans l’opulente maison des Gendron (le vrai nom de Flo étant Florence Gendron-Paillette). Une vingtaine de mes compagnons de classe étaient présent : Rémi, évidemment, mais surtout Tommy, qui avait pris le contrôle de la fête. Les parents avaient gentiment été évincés du sous-sol, gracieuseté du seul propriétaire de quatre roues de toute l’école. L’excitation d’avoir été laissé seuls était palpable : notre premier party de grands. Je m’amusais à massacrer Éric, le rouquin du groupe, dans une partie d’échec que même un aveugle aurait eu une facilité inouïe à gagner. Un party de grands, c’était plutôt chiant. Alors que je finissais une esquisse de chien avec quatre pions et deux fous, ma seule réelle distraction tant le combat était gagné d’avance, Rémi m’interpella par derrière et me chuchota à l’oreille un scoop du tonnerre.
Rémi :- Tommy a amené une bouteille d’alcool presque pleine.
De l’alcool. Évidemment, Tommy avait amener de l’alcool. Et probablement même avec l’approbation parentale. Un Père qui donne un VTT à son fils de 11 ans se doit d’être assez irresponsable pour lui donner fièrement une bouteille de mauvaise vodka en lui disant d’aller devenir un homme. Probablement le genre à féliciter chaudement son fils après une bataille de cours d’école. Le Quatre roues devait être la récompense pour le premier KO donné par l’enfant prodigue. Et cet enfan-con était en train de me ravir la seule amitié masculine que j’avais : Rémi regardait Tommy comme la réincarnation d’Arès, un dieu de la guerre, un général qui le mènerait au sommet de la pyramide de la popularité de l’école Ste-Thérèse. Peut-être même de toute la commission scolaire.
Rémi :- Viens, on va aller boire avec, il m’a dit qu’il m’en donnerait!
Je sentais qu’un refus serait un pas de plus vers l’exclusion. Un pas de trop. Il fallait devenir proactif : je devais boire. Je suivis donc Rémi vers le petit cercle qui s’était créé sous l’escalier. Tommy était accoté au mur, le bras par-dessus Flo qui elle aussi était obnubilée par Tommy et sa masculinité, des étoiles pleins les yeux. Je m’assis donc avec eux, bien déterminé à laisser ma marque. Ça ne devait pas être bien difficile, être cool. Juste à réfléchir un peu. Avec de la jugeotte, on devrait être capable de tout. Je n’avais qu’à penser à un plan.
Facile, j’allais boire plus que lui.
Tommy :- À Noël, j’ai bu la moitié d’une bouteille comme ça en une heure.
Rémi :- Ah ouais!
Flo :- T’étais tu saoul?
Tommy :- Pas vraiment. Mon père était plus saoul que moi.
Le coma éthylique du patriarche devait vraiment remplir Tommy de fierté.
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